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Journal de guerre de Julien Sarrazin
(1886-1919)

Avant-propos

Ce qui suit est la transcription d’un « journal de guerre » laissé par mon arrière grand-père Julien Sarrazin, qui participa au 1er conflit mondial en tant que sergent dans une unité d’aérostation du Génie. Retrouvé en 2004 avec quelques photos d’époque, le carnet est visiblement incomplet et ne couvre qu’une période d’à peine 2 mois.

J’ai longtemps hésité à publier ce document : une grande partie du récit relate en effet des évènements extrêmement intimes.
On ne trouvera pas d’envolées patriotiques ou héroïques dans ce texte — apparemment ces choses préoccupaient plus les généraux que les soldats — mais au contraire l’expression d’un désir de vivre intense, empreint d’une certaine naïveté.
À la fin de la guerre, ma grand-mère Denise, dont il est question dans un passage du récit, devait être la seule survivante de cette famille...
Julien, Alice et Jacques — leur jeune fils — reposent au cimetière de Nanteuil-lès-Meaux. Julien reçu la mention « mort pour la France » et son nom figure sur le monument aux morts d’Esbly.

 F. O.

Année 1915…

Vendredi 9 Avril

Le temps est moins mauvais, sommes au terrain toute la journée.

Je vais avec 20 hommes chercher du bois pour faire un abris pour la Cie.

J’assiste à un bombardement des lignes boches sur Beauséjour [1].

Averses de grêle une partie de la journée.

Rentrons à 5H½.

Apprenons qu’un prisonnier allemand s’est rendu, qui a signalé une attaque. C’était vrai, à 6H½.sommes attaqués à Beauséjour. Le prisonnier n’est autre qu’un Belge enrôlé de force par les boches.

Samedi 10 Avril

Nous partons au terrain quoique le temps soit très mauvais. Nous restons dans notre cabane.

Je vais faire 1H de cheval l’après-midi en allant dans un bois vers St Jean s/Tourbe [1].

Rentrons à 4H.

Reçu ce jour paquet du 6 et lettre du 7.

Dimanche 11 Avril

Allons au terrain mais n’arrivons qu’à 9H, le temps étant incertain. À 1H nous rassemblons pour faire quelques travaux de terrassement. À 4H nous nous tirons et rentrons au cantonnement.

Reçois lettre du 8.

Lundi 12 Avril

Le temps est superbe, pas un nuage. Aussitôt arrivé on monte le dracken [2], à 8H il est en l’air. Le lieutenant me demande à monter, j’acquiesce avec plaisir.

[ Photo d’un ballon d’observation français Type H ]

Ballon d’observation Type H, inspiré
du Drachen allemand.

Je suis avec un autre sergent mais malheureusement l’on ne voit pas très clair. L’on aperçoit à peine Chausson [1]. Nous restons une ½ heure et redescendons.

Visite d’aéros allemands qui jettent des bombes sur les baraquements de Hans [1].

Pendant le déjeuner il en revient un autre pour nous dire un petit bonjour.

Le ballon reste en l’air jusqu’à 3H, heure à laquelle l’on ne voit plus rien sur le camp et à 4H la Cie s’en va.

Reçois lettre du 9.

Mardi 13 Avril

Temps superbe mais jusqu’à 9H pas très clair. Vers 9H½ l’on commence à voir et l’on arrime. Le lieutenant me dit d’aller casser la croûte avec l’observateur car je vais faire les observations avec lui. À 10H ½ l’on nous largue à 600 mètres. Nous nous repérons et commençons nos observations rendues très difficiles par suite du balancement du ballon, occasionné par le manque de vent [2b].

À 11H 35 nous commençons à voir un peu d’activité sur Mesnil [1] où des colonnes d’infanterie descendent par les boyaux à leurs tranchées où l’on aperçoit très bien les réseaux de fil de fer qui les entourent. Immédiatement nous signalons le fait et faisons marmiter tous les boyaux. Ils ne peuvent plus avancer et on les voit se tirer [les pieds] bien vite. Certainement il y en a quelques uns sur le carreau car ils ne s’attendaient pas cela. Ceci fini, pendant que l’observateur signale un train à Chausson, j’observe des travailleurs sur la route de Rouvroy [1] que nous marmitons aussitôt. Cela a du réussir car ½ heure après l’on en voit plus un seul.

Il est midi ¼ et à ce moment pour nous faire peur, ils nous envoient une quinzaine de marmites. Ceci les fait repérer aussitôt et on situe sur la carte l’emplacement probable de la batterie. Je signale à l’observateur des hangars qui ressemblent vaguement à un champ d’aviation. En effet c’en est un et l’on voit parfaitement qu’ils sont en train de démonter un hangar. Il est 1H ¼ et l’on nous ramène à 1H 25. Voila 3H que nous sommes là haut. Ceci me laisse un très bon souvenir. Je vais déjeuner car je commence à avoir la dent. Tout l’après-midi, il monte divers observateurs. À 5H c’est fini, la Cie rentre.

Moi étant de garde, je reste au terrain. Il fait une soirée superbe. Nous dînons avec [Seribot] à 8H.

Couché à 9H 40.

Mercredi 14 Avril

La nuit de garde s’est très bien passé. A 6H ½ un ronflement se fait entendre, c’est un boche.

A 7H ½ la Cie arrive. A 7H 45 nous rentrons au cantonnement. Je me nettoie et écris à Alice . Déjeunons très bien avec un lièvre.

[ Photo d’un avion ’Caudron G3’ au sol ]

Biplace de reconnaissance Caudron G3, courant en 1915.
Peut-être celui de Deloche

L’après-midi je le passe à mettre mon courrier à jour et je vais faire un tour voir 2 copains au champ d’aviation [3]. Justement une auto y part. Il est 4H. Je vais dire bonjour à Deloche qui justement va essayer son appareil pour un raid qu’il a à faire demain matin. Il demande l’autorisation au capitaine que je monte avec lui. Il l’autorise. Je m’affuble en combinaison et casque et partons à 6H moins 20. Nous allons au dessus de Perthes. À 2.100 mètres sommes canonnés violemment. C’est superbe. Rentrons après un bon voyage et atterrissage piqué de 900 mètres. Tout c’est bien passé. Je suis ravi. Malheureusement je n’avais pas mon appareil photo.

Reçois lettre du 11.

Jeudi 15 Avril

Le temps est toujours superbe. Nous arrivons au terrain à 7H et mettons le ballon en l’air avec nos observateurs.

L’après-midi ascension avec divers officiers. Monte 2 fois.

Vendredi 16 Avril

Pas d’ascensions quoique le temps sois beau, mais très brumeux

Reçois lettre du 13.

Samedi 17 Avril

Allons au terrain comme d’habitude et commençons la journée par faire un peu d’exercice, le capitaine trouvant que la Cie n’avait plus de tenue.

Après 10H l’on met le ballon en l’air, notre observateur y monte mais il se fait ramener aussitôt, le temps étant trop brumeux.

Après midi temps semblable.

Reçois paquet avec lettre du 14.

Dimanche 18 Avril

Arrivons au terrain à 7H le temps est idéal. Aussi l’on met le ballon en l’air. Il y reste toute la journée avec divers observateurs.

Les boches viennent se balader au dessus de nous et lancent des bombes sur Hans qui ne font aucun mal.

La Cie s’en va à 6H. Je reste au ballon étant de garde en remplacement de Cardier qui va faire un match de football à Valmy [1] contre les coloniaux ambulanciers. Cette fête est instituée pour élever un monument aux morts de Valmy.

A 7H je suis avec Jouannon et Lemaire, un cordier de chez Astra [4]. Tripes et flageolets. [crêpes]

Je me couche à 10H.

Reçois un nombreux courrier. Lettre d’Alice du 9. Une de Baraud et 1 de maman.

Lundi 19 Avril

Réveil à 5H par un quart de jus (tasse de café). Des aéros sillonnent le ciel. À 7H la Cie arrive. La garde s’en va.

Je rentre au cantonnement et en profite pour aller aux douches. Le temps est superbe et très chaud. Aussi apercevons nous le ballon. Le temps est excessivement clair et l’on voit parait-il jusqu’à 30 km.

L’après-midi corvées de cantonnement.

Le soir je suis un peu souffrant. J’ai un mal de tête fou. Il n’y a longtemps que je n’avais eu aussi mal.

Je me couche à 8H½.

Ne reçois aucun courrier.

Mardi 20 Avril

Ce matin ça va mieux. J’ai passé une bonne nuit. Je prend une tasse de lait et teinture d’iode.

Matinée brumeuse.

Après midi pas d’observations.

Mercredi 21 Avril

Visite [Roisin].

Jeudi 22 Avril

Beau temps, grand vent, avion allemand. À 5H l’on fait une ascension d’essai.

Je monte avec 1 officier de marine. L’on nous envoie 15 marmites et ne pouvant faire d’autres observations, l’on redescend.

Vendredi 23 Avril

Même chose qu’hier, le ballon ne monte pas. À 3H le lieutenant m’envoie avec 2 officiers à la batterie 202.

Samedi 24 Avril

Pluie toute la journée, restons au cantonnement.

Dimanche 25 Avril

À 8H de garde. Beau temps, ascension toute la journée.

Lundi 26 Avril

Rentre au cantonnement à 8H. La garde s’est bien passée. Je trouve 2 paquets qu’Alice m’envoie pour mon anniversaire. Dire ma joie, c’est impossible à décrire. J’en pleure tellement la surprise est gentille. Les photos surtout me font un plaisir énorme. Ma fille m’envoie un petit mot aussi. À midi nous déjeunons assez bien et j’offre la boite de homard que j’avais dans mon colis, avec de la laitue et une mayonnaise, ensuite nous mangeons une omelette aux truffes, du lièvre aux frites, confitures.

L’après-midi je mets mon courrier à jour et à 3H je file voir Deloche qui vient de rentrer. Je rencontre le capitaine [Regu] qui me dit vous venez faire une petite promenade d’une ½ heure. J’accepte. Il me donne une peau de bique et je part à 4H avec le Lt. Blanchon. Nous allons sur Ville s/Tourbe et allons presque jusqu’au bois de Cernay. Nous sommes violemment canonnés, ce qui nous force à monter à 2.400 m. Nous virons à gauche sur Chausson et revenons par Beauséjour. Nous rentrons à 5H par Somme-Tourbe, atterrissons par une spirale très réussie. C’est le couronnement de l’anniversaire!

Mardi 27 Avril

L’on va au terrain comme d’habitude.

Aussitôt arrivé l’on regonfle le dracken. Il ne tirait plus assez. L’on le regonfle aussitôt. En 1H 35 il est regonflé, mais le vent étant trop fort (20m) l’on ne peut faire d’ascensions. Ceci est regrettable car le temps est vraiment clair.

Rentrons à 6H.

Mercredi 28 Avril

Le temps est toujours beau. Aussitôt arrivé l’on nous fait faire de l’exercice.

Heureusement le capitaine arrive et l’on met le ballon en l’air malgré un vent de 15m qui règne.

À 7H du soir seulement le ballon est mis à terre, à 8H nous étions de retour au cantonnement.

Jeudi 29 Avril

Toujours beau temps.

Ascensions toute la journée.

Je monte à 3H20

Avions boches.

Vendredi 30 Avril

Ascensions toute [la] journée

Je monte après-midi 1H½.

Samedi 1er Mai

[Fais] ascensions toute la journée. Je prends [la] garde.

Dimanche 2 Mai

[ Julien devant un abri camouflé ]

Julien au front.

Je relève de garde et me fais porter malade. J’ai le cafard et ayant un peu mal à la gorge, je n’hésite pas. Je vais à la visite à Hans. On me regarde la gorge et dit angine légère et aussitôt l’on me badigeonne à la teinture d’iode les amygdales avec un petit bâtonnet. Ceci fini, je lui demande consultation pour ma jambe, voyant que la gorge ne suffira pas. Je lui dis donc que je ne sais ce que j’ai à la jambe. Voila près de trois mois que j’ai un [point] assez gros qui a grossi depuis les fatigues que nous avons depuis 1 mois et demi et ceci me fait mal dans le genou et me cause des faiblesses (j’attige un peu). Il ne voit pas ce que c’est et m’ordonne du repos et des massages sur le genoux. Je rentre au cantonnement et je commence pour guérir ma maladie à manger copieusement. L’après-midi je vais faire la sieste dans les sapins et après dîner je me couche à 9H. Je dors non sans m’avoir dit que demain je me ferais reporter malade.

Lundi 3 Mai

Je me fais comme je l’avais dit hier porter malade.

Je vais donc à la visite à Hans, mais je ne tombe pas sur le même major. Je lui dis mal de gorge.

Il regarde sur le cahier et voit que l’on m’a ordonné la veille des massages aux genoux, il me dit de lui monter, ce que je fais en lui disant que c’est à la cuisse. Il trouve que mon cas est très drôle, il fait venir d’autres de ses collègues ainsi que le médecin-chef qui propose de m’envoyer demain matin à Valmy voir Dr Schwartz.

Rentre et me ballade tout l’après-midi.

Mardi 4 Mai

Vais à Valmy, Dr Schwartz.

Passe une visite détaillée.

Reviens de Valmy avec sa note et l’on me dit que je serai évacué.

Mercredi 5 Mai

Vais à Hans faire signer [pièces] pour évacuation. Je déjeune à Somme-Bionne et l’on me conduit à Hans à 1H. J’y couche.

Jeudi 6 Mai

Départ en auto pour Valmy à 6H½ et embarquons dans train sanitaire à 9H. À 10H nous partons à destination de Vitry-le-François où s’opère le triage soit pour l’hôpital ou pour l’[intérieur].

Vendredi 7 Mai

Restons à Vitry

Samedi 8 Mai

Dès 10H branle-bas et départ.

Partons à 7H. Passons par Troyes 11H50

Dimanche 9 Mai

Arrivons à Montargis à 6H où l’on nous distribue des oranges, du chocolat, pâté, vin.

Orléans 9H. Bouillon — sandwich — café — cigarettes. En partons à 9H40 sur Tours.

Arrêt de Beaugency: distribution de lait — thé — pain avec crème et chocolat que je garde pour Denise.

Tout cela est distribué par les dames de + rouge. Avant le départ un M. passe et nous donne 1 litre de vin blanc. Les dames + rouge nous [jettent du lilas].

Blois 11H. Dames + rouge font distribution de café — thé — lait — pain pâté confiture. oreillers.

Amboise 12H25 distribution + rouge — brioches — bières — cartes postales — fleurs.

Tours 12H50 — bouillon-lait-confiture-cartes postales.

Saumur 2H. Nous descendons à 50 et l’on nous apprend que nous allons être dirigés sur Montreuil-Bellay, petit pays où il y a château et hôpital. Nous prenons le train et à 4H nous arrivons parmi une bonne partie de la population qui était accouru pour nous voir. Aussitôt arrivés nous nous nettoyons puis l’on nous serre (sic) un tapioca et un œuf à la coque…

Je vais fumer une pipe dans le jardin et à 8H je me couche dans un bon lit.

J’ai donné à l’infirmière Mme Leveque une dépêche pour Alice.

Lundi 10 Mai

C’est la vie. L’on se lève quand l’on veut.

À 8H je sort du pageot et je fais mes ablutions. Je reste levé, nous déjeunons et ensuite je fais un tour de jardin puis ayant sommeil, je me couche et roupille jusqu’à 5H. Je suis tout mal fichu aussi je me lève et me débarbouille. À 7H l’on dîne et il y a phono dans le jardin jusqu’à 9H. Je reste dehors. Dieu que c’est divin. Je me couche et lis jusqu’à 10H. Je passe une bonne nuit.

Vers 6H½ le docteur est passé nous voir et a écrit des C.P. à toutes nos familles. Ce matin de 6H à 8H½ j’ai écris à Alice et aux copains.

Mardi 11 Mai

Je me lève à 7H et fait ma toilette.

Ensuite en attendant le docteur j’écris à Alice et à Compiègne [5]

À 9H20 le docteur vient et me laisse toujours en observation.

Nous déjeunons et ensuite je fais la ballade traditionnelle dans le jardin en fumant une bonne pipe.

Ensuite je lis.

Dîner à 7H

Couché à 8H½.

Mercredi 12 Mai

Même programme qu’hier.

Jeudi 13 Mai

Je me lève un peu plus tôt car je vais à la messe qui dure 40 minutes.

Ensuite en revenant je casse la croûte avec des copains car j’ai la dent (bonne maladie).

À 8H½ je reçois une dépêche d’Alice m’annonçant son arrivée pour demain 2H½. Quelle chance, je vais enfin pouvoir embrasser celles qui me sont chères, aussi cela me fait un très grand plaisir et j’en pleure de joie.

Je déjeune à midi de veau aux petits pois. Un copain a la visite de sa femme venant de Poitiers. Il est content comme bien l’on pense.

Aussitôt le déjeuner il passe un [colon major] venant inspecter l’hôpital. Il regarde les malades les uns après les autres et lui aussi trouve mon cas très intéressant et dit de m’envoyer à Tours au service chirurgical de l’armée.

La directrice demande avec moi à ce que je reste encore quelques jours car ma femme doit venir. Il y adhère. Aussi de mon coté demain matin je vais parler au docteur car je voudrais bien rester ici et je vais lui demander en même temps à aller à la gare au devant d’Alice.

L’après-midi se passe en lectures très intéressantes de Science et Vie.

À 6H30, dîner. On fait ensuite une petite manille que l’on termine à 9H. Je me couche aussitôt.

Vendredi 14 Mai

Je me lève à 6H et demi et attend voir ce que le docteur va me dire à la visite. Pendant ce temps je me fais beau et je me rase. Je me met de la poudre de riz de façon que je sois un peu présentable. Le docteur arrive vers 9H et me dit que l’on m’évacuera Lundi prochain sur Angers. Ce n’est pas de chance car j’aurais bien voulu passer 15 jours avec Alice ici. On y est comme chez soi.

[ Photo d’Alice Lapersonne ]

Alice Lapersonne

Je lui demande l’autorisation d’aller chercher mon adorée au train de 2H. Il me l’accorde. J’ai hâte de voir arriver cette heure aussi je trouve que les heures son longues à passer. Je déjeune quand même mais de moins bon appétit. Il est midi ¾ quand nous avons fini de manger. Il n’est pas encore 2H, ce que c’est long. Vers 2H moins le quart je me dirige vers la gare. Je suis arrêté à la sortie de l’hôpital par un copain du 3e Col. qui m’invite à prendre le café. À 2H je le quitte et me dirige cette fois directement sur la gare. À 2H½ deux trains arrivent en même temps. Ils s’en vont et je vois enfin traversant les voies mes 2 chères. Quelle joie, Denise me reconnaît tout de même et me saute au cou en me disant mon petit papa. Alice ensuite. L’émotion nous étreint mais l’on est heureux de se revoir. L’on fait le chemin à pied et l’on commence à causer de choses et d’autres. Je suis très heureux de trouver mon Alice en très bonne santé ainsi que fifille qui a bien grandi et qui cause très bien.

Nous arrivons chez la dame où elles vont coucher. Je lui montre la chambre. C’est très propre. Ensuite nous allons chez le Md de vélo enseigné par Mme Leveque pour le dîner. Comme il ne faut que je rentre qu’à 6H pour la soupe, nous faisons un grand tour vers le Thouet tout en causant. Ce que cela semble bon! C’est enivrant.

À 5H nous rentrons à l’hôpital où nous faisons les présentations d’usage. Je dîne et je vais avec Alice l’accompagner à manger à 7H½. Je la reconduis à sa chambre où dans un bel élan de baisers nous nous quittons, elles pour coucher là et moi à l’hôpital.

Samedi 15 Mai

J’ai dormi assez mal toute la nuit. C’était forcé. Ainsi à 6H je suis debout. Je me lave et à 7H moins ¼ je m’en vais en sourdine. Alice et Denise sont encore couché. Je n’hésite pas, je me déshabille et me couche à côté de mes deux chéries. On ne résiste pas l’un à l’autre et . . . . . . . . . . le 1er depuis le 2 Août 1914 . À 8H10 je me lève car il faut que je vois le docteur. J’ai appris qu’il y en avait qui couchaient en ville et je vais lui demander. Il arrive à 10H. Je vais au bureau et lui demande cette faveur: il m’autorise. Ma joie est à son comble et je me réjouit à l’idée de passer 2 bonnes nuits avec mon Alice. Aussi je ne reparaîtrait pas beaucoup à l’hôpital. Je vais leur annoncer cela et je reviens déjeuner pour la dernière fois, car ce soir je dîne pour la première fois, ainsi, en tête à tête avec mes adorées depuis 9 mois. C’est le rêve. Aussitôt déjeuné je fiche le camp et nous allons nous promener et faire quelques photos.

Nous rentrons à 8H20. Nous nous couchons. Nuit de délires . . . . . . . . . . . .

Dimanche 16 Mai

Je me lève à 8H½ non sans avoir dit . . . adieu . . . et vers 10H je suis à l’hôpital pour porter mes papiers. Je vois le docteur qui très gentil me dit vous partirez seulement au train [de] 2H ceci vous permettra de faire la grâce (sic) matinée. Je le remercie et me [précipite] vivement. Nous allons promener vers le château, nous visitons la chapelle qui est splendide. Nous envoyons quelques cartes. Nous déjeunons et à 1H nous allons vers le bord de l’eau. Nous visons un beau champ et nous allons nous asseoir au bord de l’eau, l’on dort, l’on goûte et l’on s’embrasse à qui mieux mieux . . . . l’on . . . . . . . s’occupe, c’est bien notre tour.

Nous rentrons pour dîner à 6H. Nous prenons un vieil apéritif qui nous semble bon. Nous dînons. En sortant nous allons faire un petit tour avant de nous coucher; nous rentrons à 8H½.

Lundi 17 Mai

Passons une bonne nuit. L’on s’y réhabitue.

Allons acheter un petit souvenir de Montreuil. Je vais chercher mes papiers à l’hôpital et dire au revoir à mon monde. Nous allons à la gare [et chercher] ma cantine à la maison. Nous revenons déjeuner avec un bon plat d’asperges. Des copains viennent me dire au revoir et à 2H nous partons à la gare. À 2H34 partons pour Angers. Le voyage est gentil. À 4H½ nous sommes à Angers. Nous nous renseignons et allons vers l’hôpital des Arts et Métiers. Un hôtel se trouve en face et Alice retient une chambre. Nous allons faire quelques pas en ville, prenons un apéritif sur le quai de la Maine et nous rentrons à l’hôpital. Mais aussitôt au bureau l’on me dit que ce n’est pas là et que l’on ne peut nous garder. Je ressort bien vite pour tacher de revoir Alice. Je la revois heureusement tout de suite et elle vient avec moi jusqu’à une (sic) autre hôpital. Cette fois c’est la bonne (sic). On se quitte, on s’embrasse bien fort en se disant à demain.

Mardi 18 Mai

Je passe une nuit assez bonne. À 9H visite du major qui me demande un tas de choses. Lui n’est pas d’avis de faire une opération. Il est d’avis d’attendre un moment voir si au repos cela se résorbe. Alice arrive vers 10H. Je lui raconte tout ça. À 10H½ l’on mange. Alice s’en va vers 11H½ déjeuner. Elle revient le tantôt. Nous passons l’après-midi ensemble, ce qui est très agréable. Elle apporte un petit goûter de gâteau qui me semble succulent. Je suis devenu si peu gourmand que je lui demande même à ce qu’elle me rapporte des bonbons.

À 4H½ elle assiste à mon dîner qui ma foi n’a rien de sale veau — salade — noix — melon — verre de vin.

À 5H½ elle s’en va. Nous nous embrassons bien fort en se disant à demain.

Mercredi 19 Mai

J’ai très bien dormi. Je me lève à 8H½. Je me rase et fait ma toilette. Puis je me recouche en attendant le docteur qui ne vient pas dans notre chambre. Alice arrive à 10H50 me rendre visite jusqu’à midi: je suis en train de manger. Elle revient l’après-midi vers 2H. Elle reste jusqu’à 9H½. Elle nous apporte des cigares pour moi et les 2 copains qui sont avec moi.

J’écris à […], Mamie, Jean etc etc.

Le soir bon dîner — Rôti de veau Salade — fromage pommes.

À 7H je suis couché et je fais une partie de dames avec Magnaire qui est pays avec moi puisqu’il est de Clermont.

Jeudi 20 Mai

Comme d’habitude toilette le matin, visite du major et ensuite d’Alice, celle-là la plus agréable. On fait une lettre à André car il a formulé à Alice le désir de venir me voir.

Elle s’en va et revient à 2H. Il y a foule à l’hôpital, d’abord pour la visite, ensuite conseil de réforme et remise de décorations à 2 fantassins. Le général D’Ormesson les décore et dans un éloquent discours rend hommage à leur bravoure qui à nécessité l’amputation à chacun d’une jambe. (sic)

On mange. Alice reste jusqu’à 6H passé.

Couché à 7H.

Vendredi 21 Mai

Comme d’habitude. Toilette. Visite du major et d’Alice.

L’après-midi se passe très agréablement. Alice a eu l’heureuse idée d’apporter des petits gâteaux qui sont excellents et un petit sac de crottes en chocolat qui sont exquises.

Je reçois une dépêche d’André m’annonçant qu’il ne peut venir à la Pentecôte car ils ont invité les Gaucher. Il arrivera Mardi matin vers 2H.

Samedi 22 Mai

Le major arrive vers 8H½ — 9H. Il me voit et je lui demande si je peux descendre un peu prendre l’air. Il m’autorise et me recommande de ne pas me fatiguer. Je [biche] car demain jour de fête je pourrais faire un tour dans le jardin avec Alice. Je lui annonce du reste la bonne nouvelle dès son arrivée. Elle nous quitte et revient comme d’habitude en nous apportant à chacun de nous un cigare. C’est vraiment gentil et de bon goût et les délecte.

Elle s’en va vers 6H.

À 6H½ je vais au salut avec les copains.

À 7H l’on se couche.

Dimanche 23 Mai (Pentecôte)

Aujourd’hui toilette irréprochable. L’on ne voit pas le major dans notre chambre. Alice ayant été à la messe le matin à 9H, je ne l’attendait pas. Cependant elle arrive à 11H. Elle est belle et fraîche. Je suis heureux de la voir ainsi. Elle reste quelques instants seulement et elle revient plus tôt l’après-midi. Elle apporte un petit goûter. À 3H¼ après l’avoir mangé nous descendons faire un petit tour dans les jardins jusqu’à 4H½, heure à laquelle nous rentrons pour que je mange.

Alice s’en va à 6H½ malgré un violent orage qui menace.

Lundi 24 Mai

Alice vient comme d’habitude le matin et l’après-midi.

Mardi 25 Mai

André est arrivé cette nuit à 2H du matin. Il a couché près de la gare et à 8H il était (vers) Alice. À 10H ils arrivent. Je suis très content de le voir, lui de son côté est très heureux et me l’exprime en termes très francs. Ils restent jusqu’à midi moins le quart et reviennent à 2H. Nous passons l’après-midi ensemble et allons faire un petit tour de jardin.

Ils me quittent à 6H½.

Avons fait quelques photos.

Mercredi 26 Mai

André et Alice ne viennent pas ce matin. La matinée me semble plus longue. Ils doivent aller voir Pruguet à [Omme] à 6 km d’Angers. André arrive avant Alice l’après-midi. Il m’apprend qu’Alice n’a pas été avec lui le matin. Elle arrive peu après. Nous descendons dans le jardin et faisons quelques photos.

Rentrons pour 4H et à 6H45 nous nous donnons rendez-vous à demain matin à l’hôpital, puisque le major a bien voulu me donner la permission d’aller en ville. Je suis très heureux d’avance.

Jeudi 27 Mai

Je suis parti un peu avant l’heure fixée sur mon autorisation. À 8H10 je fiche le camp et malgré une pluie assez grasse je me dirige vers l’hôtel. J’y arrive, Alice étant en train de manger. J’attends qu’ils eu fini (sic) et nous montons dans sa chambre. André emmène Denise et nous nous faisons nos adieux Alice et moi . . . ? ? . . . . . . ? ? . . . . . (sic)

Ensuite nous nous rafistolons et descendons pour photographier les enfants de l’hôtel dans le jardin archéologique. Tout se passe bien, le temps s’y prêtant. À 10H10 l’on fait ses adieux et nous partons à la gare. À 10H45 nous nous quittons, nous nous faisons nos adieux et je rentre tout drôle à l’hôpital. Enfin il faut se dire qu’elle ne peut rester indéfiniment avec moi et surtout, que peut-être bientôt nous nous reverrons.

L’après-midi est longue, très longue à passer et je compte les heures en me demandant où elle est à cette heure-ci, etc.

Je me couche à 7H tellement je m’embête.

Vendredi 28 Mai

Le major vient me visiter et voyant ma jambe durcie me conseille d’aller voir le chirurgien à 11H. J’y vais avec lui et il me dit que l’on m’opérera demain matin à 10H, que cela vaut mieux.

C’est malheureux qu’Alice soit partie.

Samedi 29 Mai

C’est le grand jour. À 10H¼ je vais à la salle d’opération. À 10H25 le chirurgien arrive. L’on me fait déshabiller et à 10H½ je suis sur le billard. L’on m’endort. Saleté de chloroforme. Je ne vois plus rien, je suis mort.

Je me réveille à midi moins 10. J’avais dormi 1H après avoir vomi beaucoup. Je suis très mal fichu et ma jambe me fait horriblement souffrir. Je ne mange pas et je ne dors pas de la nuit.

Dimanche 30 Mai

Ça va tout doucement, surtout après une sale nuit comme ça. Je mange néanmoins mon café au lait, mais j’ai un sale goût dans la bouche laissé par le chloroforme.

La sœur est très prévenante et fait tout pour me faire plaisir. Elle me demande ce que je veux manger, etc.

Lundi 31 Mai

Ça va de mieux en mieux, seulement j’ai toujours le goût dans la bouche.

À part cela ma jambe me fait moins mal.

[ fin des notes… ]

Fin ?

[ Photo de Julien Sarrazin en opérateur-radio]

Il semble que Julien ait été affecté aux transmissions
après son hospitalisation

Bien que la partie du carnet qui nous est parvenue continue jusqu’au 23 Juin, les notes de Julien s’arrêtent là.

S’est-il lassé de tenir ce journal (intime) ? A-t-il continué à écrire dans un autre carnet qui ne nous serait pas parvenu ? Il n’est pas possible actuellement de répondre à ces questions et nous devons nous contenter de la période transcrite ici.

Nous savons par contre que Julien est par la suite retourné au front. Une série de photographies en témoignent. Sur celles-ci, il porte un insigne d’ancienneté (3 chevrons) qui indique une présence au front d’au moins 2 ans, ce qui les situeraient vers 1916-1917. Il y porte en outre un brassard de deuil, ce qui correspondrait au décès d’Alice…

Notes

La ponctuation et l’accentuation étaient inexistantes ou très déficientes dans l’original. J’ai donc, pour la clarté du texte, corrigé ou adapté celles-ci, dans la mesure où cela ne dénaturait pas les intentions ou les états d’âme de l’auteur. Pour les mêmes raisons, les « petites » fautes d’orthographe ont été corrigées, alors que certaines plus flagrantes — et plus cocasses — ont été volontairement conservées. Les abréviations et ellipses — même inhabituelles — n’ont pas été modifiées.

  1. Région de la « main de Massige » et « villages martyrs » avoisinants. Une bataille particulièrement meurtrière aura lieu à cet endroit quelques mois plus tard (offensive de Champagne). Voir la carte plus bas. Retour vers le texte.
  2. dracken: en réalité "Drachen, Drachenballon", mot allemand signifiant ici "(ballon-) cerf-volant" (et non pas "dragon" comme certaines sources l’indique). Désigne un type de ballon d’observation équipé d’une manche à air stabilisatrice. Il nécessitait donc un minimum de vent pour fonctionner. Le ballon français « type H » était une copie du Drachen, d’où l’utilisation (assez inattendue en français) du terme.
  3. Lors de l’offensive du 25 septembre 1915, l’escadrille de reconnaissance C/15 ("C" pour Caudron) était basée dans la région. Il s’agit peut-être de celle-ci (recherche à faire…).
  4. Astra: société de construction aéronautique (fondée par Henry Deutsch de la Meurthe) à laquelle appartenait le hangar à dirigeables de Meaux-Beauval, où Julien avait fait son service militaire comme sapeur-aérostier (env. 1908).
  5. La famille de Julien était originaire de la région de Compiègne et Soisson.

Carte du théatre d’opération

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